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1848 - 1998
Cent cinquantenaire de la révolution
antiesclaviste
(Martinique)
Ti-Léon et le pipiri chantant
(Serge RESTOG)
Chapelet était esclave sur l'habitation. Il était esclave, mais
c'était un grand initié. Il avait eu tout son savoir de son grand-père qui était un chef de tribu. Chapelet, même sous les coups de cravache qu'on lui donnait pour qu'il garde la cadence de travail, même sous le fer chaud qu'on lui appliquait sur le dos pour le marquer, même sous les paroles humiliantes qu'on lui lançait à longueur de journée, même sous les crachats qu'on lui lançait au visage, gardait toujours son air impassible et froid. On avait l'impression qu'il marmonnait toujours quelque chose et cela énervait encore plus ses maîtres.
C'est pour cela qu'on l'avait surnommé Chapelet. Il avait l'air de toujours dire son chapelet.
Mais, que disait-il que personne n'entendait, que personne ne pouvait deviner ?
Tout le monde disait qu'il s'agissait de mots magiques. C'est ce qui lui donnait le courage de vivre et de dépasser son malheur.
Il répétait ses mots magiques.
Ses mots magiques le rendaient plus fort.
Ses mots magiques le rendaient insensible à toutes les agressions extérieures.
Chapelet aimait beaucoup la nature. Il parlait aux oiseaux. Ils étaient si bons copains que les oiseaux l'accompagnaient sur son lieu de travail. Le travail était pénible. Les coups des maîtres étaient violents. Il répétait inlassablement ses mots magiques et les oiseaux du haut des arbres chantaient comme pour l'encourager.
Tout le temps un oiseau nommé Pipiri lui demandait :
- Comment fais-tu pour ne plus sentir les coups de fouet.
- Comment fais-tu pour trouver la vie belle dans cette vie d'esclave que tu mènes.
Chapelet répondit un jour :
- Je suis mis en esclavage, mais je ne suis pas un esclave.
Je suis libre dans ma tête.
Personne n'a jamais pu enchaîner ma tête.
Même si j'ai les mains liées et les jambes qui traînent un boulet, je reste toujours libre de penser. Personne ne peut savoir ce à quoi je pense, ce à quoi j'ai pensé ou bien ce à quoi je penserai.
L'oiseau pour le remercier de cette brillante leçon, lui chanta une chanson :
Etre en esclavage n'est pas être esclave.
Il vaut mieux être en esclavage
Que d'être esclave,
Esclave de sa condition,
Esclave de ses convictions,
Esclave de sa religion,
Esclave de sa passion,
Esclave de ses ambitions,
Esclave de ses prétentions...
Tout le monde avait remarqué la disparition soudaine de Chapelet. Personne n'avait su ce qui s'était passé. Le secret avait été bien gardé. Certains pensaient que Chapelet s'était enfui de l'habitation et était devenu nègre marron.
Mais, Pipiri savait la vérité.
Pipiri partit par tous les mornes et les plaines chanter et raconter cette triste histoire. C'est pourquoi le matin très tôt, aux premières lueurs du jour, dans toutes les campagnes, jusqu'au jour d'aujourd'hui, Pipiri du haut d'un arbre chante, chante et raconte l'histoire de son ami Chapelet.
Etre en esclavage n'est pas être esclave.
Il vaut mieux être en esclavage
Que d'être esclave,
Esclave de sa condition,
Esclave de ses convictions,
Esclave de sa religion,
Esclave de sa passion,
Esclave de ses ambitions,
Esclave de ses prétentions...
Mes amis, je vais vous raconter
l'histoire de mon ami Chapelet
Esclave sur l'habitation.....
Chapelet avait un fils qui s'appelait Ti-léon. Pipiri alla chanter sur la fenêtre de Ti-léon. Ti-léon reconnut dans le chant, les mots de sa mère, parce que cette dernière les connaissait aussi et les lui répétait journellement. Il décida de répondre au chant de Pipiri et chanta ce refrain :
Etre en esclavage n'est pas être esclave.
Il vaut mieux être en esclavage
Que d'être esclave,
Esclave de sa condition,
Esclave de ses convictions,
Esclave de sa religion,
Esclave de sa passion,
Esclave de ses ambitions,
Esclave de ses prétentions...
C'était les mêmes paroles. Pipiri crut qu'il s'agissait de Chapelet qui avait retrouvé la vie. Il chercha d'où venait le chant et chanta aussi le même air.
Aussi étrange que cela puisse paraître, c'était le même air. Les deux chants se confondaient, se répandaient dans toute la campagne et engendraient un duo indescriptible, un duo d'une beauté inqualifiable, une mélodie si harmonieuse que cela donnait des frissons dans tout le corps.
Ah, que c'était beau !
Quand le chant fut terminé, Pipiri le questionna :
- Qui es-tu, pour connaître ainsi ces paroles d'un sage ?
- Je m'appelle Ti-léon, fils de Isabelle Grégoire Eustanie esclave de Monsieur Sansopati de la Trimelière.
- Qui t'a appris ces paroles de philosophe.
- C'est ma mère qui me les répétait journellement.
Pipiri lui demanda :
- Où est ton père ?
- Mon père s'est enfui dans les bois. Il est aujourd'hui nègre marron. J'entends chaque jour le tambour qui résonne dans le lointain. Et c'est lui qui m'annonce que le jour est proche.
Le jour qui nous apportera la liberté est imminent.
Alors Pipiri lui répondit :
- Je voudrais te confier un secret.
Je sais où est ton père.
Si tu veux le savoir, alors suis-moi !
Pipiri le conduisit prés du fromager géant, là, coule une rivière au glougloussement sans fin et qui s'étale ensuite paresseusement dans la plaine. Puis il lui raconta :
"Des hommes blancs s'emparèrent d'un immense trésor qu'ils récupérèrent dans un galion qui avait fait naufrage non loin de la côte. Les hommes transportèrent ce trésor jusque dans un bois. Ils décidèrent d'enterrer le trésor sous un gros arbre nommé le fromager géant.
Là, coule une rivière au glougloussement sans fin qui s'étale ensuite paresseusement dans la plaine.
Ils commencèrent à creuser, mais, le sol était si dur qu'ils abandonnèrent leur pénible besogne. L'un d'eux dit,
-"j'ai un esclave nommé Chapelet, il est fort comme un ogre. Il nous fera un grand trou en une minute".
Les hommes emmenèrent chapelet sur les lieux et en effet il creusa un énorme trou en une minute. Ils enfouirent l'extraordinaire trésor dans l'immense trou. Ils tuèrent le nègre et l'enterrèrent dans ce même trou pour que le secret ne s'éparpille.
Le jour où les hommes blancs tuèrent Chapelet, j'étais perché sur le haut du fromager géant. je vis toute la scène. J'entendis tous les propos. Je voulus faire quelque chose pour lui, mon ami. Mais que pouvais-je faire contre ces hommes armés et scélérats ?
Je m'en allai triste. Je perdis la voix. Je ne trouvai plus la force de chanter. Je m'enfermai dans le silence.
Des années passèrent. C'est ainsi que j'avais porté le deuil de mon ami et je voulus même me laisser mourir avec mon secret.
Un matin, aux premières lueurs du soleil, j'ouvris les yeux. Je vis que le ciel était resté toujours bleu, que les alizés soufflaient avec toujours la même ardeur, la même prodigalité. Je fus tout surpris de me rendre compte, que les fruits dans les arbres étaient toujours aussi beaux, colorés, odorants et savoureux, que le monde ne s'était pas arrêté après la mort de Chapelet.
Je respirai un grand coup de cet air pur, frais, chargé de pouvoir revivifiant. Je repris goût à la vie. J'écoutai le glougloussement sans fin de la rivière qui s'étalait toujours aussi paresseusement dans la plaine. Je m'en pris aux merles qui faisaient un vacarme épouvantable non loin de lui. Je me souvins que ces voisins-là, bruyants et insupportables m'avaient quelquefois dérangé, m'avaient fait sursauté, lorsque je m'étais enfermé dans mon chagrin.
Je refusai de me détruire par ce deuil interminable. Je refusai d'être esclave de cet attachement qui pour moi était indéfectible.
Et, Je chantai.
Je chantai l'air que j'avais composé avec les paroles de Chapelet.
Je recommençai à le chanter et très fort :
Etre en esclavage n'est pas être esclave.
Il vaut mieux être en esclavage
Que d'être esclave
Esclave de sa condition,
Esclave de ses convictions,
Esclave de sa religion,
Esclave de sa passion,
Esclave de ses ambitions,
Esclave de ses prétentions...
Voici l'histoire que je m’étais promis de répandre dans tous les mornes et le quartiers."
Pipiri demanda à Ti-léon de creuser.
Ti-léon ne trouva pas son père, pas une trace. Mais il prit le trésor qu'il enterra ailleurs. Il jura à Pipiri d'en faire bon usage quand le grand jour serait là. Le grand jour qui apportera la liberté. Ce grand jour est imminent, parce que le tambour l'a dit.
© Serge RESTOG 1999
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