SUR TROIS TOMBES
(Georges GRATIANT)
Discours prononcé par Georges GRATIANT, maire du Lamentin, aux obsèques de :
- Suzanne Eulalie MARIE-CALIXTE, 24 ans, couturière, quartier "Floride" ;
- Marcelin Alexandre LAURENCINE, 21 ans, ouvrier agricole à "Roches Carrées" ;
- Edouard VALIDE, 26 ans, ouvrier agricole à "Roches Carrées", tués au Lamentin, le vendredi 24 mars 1961, par les forces de répression.
Au nom de l'ordre et de la force publique, au nom de l'autorité
qui nous régente, au nom de la loi et au nom de la France, une poignée
d'assassins en armes vient de creuser trois tombes, d'un coup, dans notre sol
Lamentinois.
Crime plein de lâcheté et plein d'horreur !
Crime policier, crime raciste, crime politique ; policier, certes,
parce que pas une main civile n'a commis, en cette nuit du vendredi
24 mars 1961, le moindre geste meurtrier ; crime raciste, certes,
même quand les valets de notre sang, de notre race, au service à la fois
de la force et de l'argent, trahissent leur sang, trahissent leur race,
pour se faire vils et dociles assassins ; crime politique, certes,
parce qu'ils fut organisé pour et par les forces d'oppression capitalistes et
colonialistes et qu'ils s'est commis au grand détriment de familles ouvrières des
plus humbles mais des plus dignes.
Vingt et un blessés et trois cadavres, voici le bilan de cette nuit tragique,
de ces minutes de rage policière.
Nous mesurons alors tout le poids du mépris des meurtriers en uniformes
et nous savons aujourd'hui, encore mieux qu'hier, le peu de poids que pèsent
dans la balance de l'Etat français, les vies humaines, lorsque ces vies-là sont
celles des nègres de chez nous.
Le plus féroce des meurtriers, fût-il fusil au poing, mitraillette au côté,
chasse de la voix le chien qui, devant sa porte approche, pour l'avertir des
sévices qu'il encourt.
Ici, les assassins officiels - sans crier gare - couchent sur le sol, en deux
salves sanglantes, des hommes, des femmes, qui ont commis la faute de ne pas
être contents d'avoir été si longtemps trompés, abusés, exploités.
Qui veut du pain aura du plomb
Au nom de la loi, au nom de la force, au nom de la France,
An nom de la force de la loi qui vient de France ;
Pour nous le pain n'est qu'un droit,
Pour eux le plomb c'est un devoir,
Et dans l'histoire des peuples noirs,
Toujours a tort qui veut du pain
Et a raison qui donne du plomb.
Ainsi vont les choses pour nous, les noirs.
De mal en pis elles vont les choses.
Pour que les cris des peuples noirs,
Ceux de l'Afrique, ceux du Congo,
Ceux de Cayenne et ceux d'ici,
Ne puissent s'unir en une seule voix dont les échos feront un jour
éclater l'avenir en gros morceaux de joie, de tendresse et
d'amour, feront s'évaporer la haine, la domination et la
servilité,
Feront pleuvoir du bonheur pour les pauvres.
Pour que les échos de cette immense voix des travailleurs de
toutes les races, unis, égaux en droit, ne puisse résonner à l'unisson,
on l'étrangle, on enferme et l'on tue.
Dans les lambeaux de quel drapeau vont se cacher, pour palpiter,
les principes humains de la morale Française ?
Sous les plis de quelle bannière va se tapir la charité chrétienne ?
Répondez, citoyens, camarades, répondez, vous que le plomb
tient aux entrailles et qui raillez à l'hôpital.
Répondez vous que les balles assassines ont couché dans le silence.
Répondez vous trois qui avez passé vos brèves années dans
le culte du travail et de Dieu.
Répondez-moi, Suzanne MARIE-CALIXTE, belle et forte camarade,
toi qui pendant tes 24 années passées sur terre, as cultivé l'amour de ta mère
et de ta grand-mère, l'amour des tiens, l'amour de Dieu, de tes prochains.
Dis-moi quelle dernière prière tu venais d'adresser à ton Seigneur
dans son église que tu quittais à peine, quand les gendarmes firent
entrer la mort par un grand trou dans ton aisselle, à coups de mitrailleuse.
Et si ton Dieu t'accueille au ciel, tu lui diras comment les choses
se sont passées.
Tu lui diras qu'Alexandre LAURENCINE, ici présent avait seulement
vingt et un ans,
Qu'il s'est couché sur le pavé
et que c'est là, face contre terre
qu'il fut tiré et qu'il fut tué,
déjà couché, prêt au tombeau ;
tu lui diras que son papa
s'était baissé pour l'embrasser
et qu'à la main il fut blessé ;
tu lui diras, jeune fille, qu'Edouard VALIDE
garçon tranquille de vingt six ans,
donnait le dos aux assaillants,
et qu'à la nuque il fut atteint
et que sa tête, de part en part, fut traversée ;
tu lui diras que les Français forment
ici une gestapo
qui assassine dans le dos,
au nom de la loi, au nom de la force,
au nom de l'ordre, au nom de la France,
au nom de l'ordre qui vient de France,
Vous trois, amis, dont la police et la gendarmerie ont cru
utile et agréable d'ouvrir les tombes à coups de fusils,
Vous trois dont les mains étaient vides comme vos poches
et votre ventre,
Vous trois dont la tête était pleine de tracasseries et de soucis, de
manque d'argent et de malheur,
Vous trois dont le coeur était plein d'espoir et d'amour,
Sachez que votre sang a fécondé le sol de votre ville pour
que lèvent des milliers de bras qui sauront un jour honorer votre martyre,
dans la paix, dans la raison et dans la liberté.
Vos noms rejoignent glorieusement ceux du François de 1900,
ceux du Carbet de 48.
Et tous ceux qui, pour les mêmes raisons sont
les victimes du plus fort
et de la trahison.
Au nom de l'Edilité de votre ville, au nom de tout un peuple de
travailleurs, je m'incline avec piété devant vos trois cercueils et je salue
affectueusement vos familles dans la douleur.
Puisse votre avenir illuminer nos luttes à venir, qui seront dures,
certes - ici, vos bières nous l'indiquent à suffire - mais qui seront nos luttes,
assurément, victorieuses.
Car, nous sommes tous avec vous trois
par votre sang, par notre honneur,
liés, pour la raison contre la trahison,
dans le courage contre la lâcheté,
dans l'amour contre la haine,
pour la liberté contre la servilité,
pour la fraternité des peuples contre le racisme,
pour la paix et le bonheur universels,
contre l'égoïsme cruel de quelques-uns.
FIERS ET CHERS CAMARADES, ADIEU !
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