MA POESIE
(Serge RESTOG)
Novembre 1978
Ma poésie est un mea culpa
Qui m'oblige à me regarder en face,
A observer mon semblable au fond des yeux,
A le forcer à se voir, comme dans un miroir,
Et à ne pas éviter de voir ce qui est,
Ce qui existe,
Ce que l'on cache,
Ce qui est au-delà de ce que l'on veut montrer,
Ce dont on a honte,
Au lieu de,
Ce que l'on n'a pas
Et dont on parle le plus souvent avec fierté,
Comme si c'était nôtre.
Ma poésie veut faire parler
Les plus humbles,
Ceux qui murmurent,
Ceux qui bouillent dans leurs corps,
Parce que, ne savent pas parler,
On peur de parler ;
Il se demandent :
ès sa mwen ké di a bon ?
Moun ké ri sa mwen ké di a !
Avan, mwen pa té ni sa !
Dans leur misère,
Dans leurs cris, leurs plaintes,
Leurs désespoirs,
Quel que soit le mot prononcé,
Quelle que soit l'injure prononcée
Ou le saint du ciel imploré,
Je comprendrai.
Les hommes honnêtes et dignes comprendront
Que ce peuple en a marre.
Il a quelque chose qui le gêne,
Il voudrait sortir de cette condition.
Mais comment ?
Que faire ?
Il a peur.
Il est incapable.
Il n'est pas adulte.
On n'a jamais voulu qu'il soit adulte.
Ma poésie devra effacer ce vernis
Qui cache la fausseté de ce peuple.
Ce peuple est faux ;
Je vous dis que ce peuple est totalement faux !
FAUX !... FAUX !... FAUX !...
Dans la douleur , il rit,
Et je vous dis que ce n'est pas de la joie !
Ce n'est pas sa vraie joie,
C'est trop bref,
Ce sont des grimaces,
Je vous dis que ce sont des grimaces !
Il a toujours grimacé, même sous le fouet.
On lui commande d'être joyeux,
Il fait le joyeux,
Jusqu'à se prendre à son propre jeu,
Mais ce n'est pas cela,
Ce n'est pas cela !
Ce peuple est faux ;
Je vous dis que ce peuple est faux !
Ce n'est pas sa gaieté,
Ce n'est pas sa joie.
Ce peuple n'a jamais été gai.
Ce peuple n'a jamais été ce qu'il aurait
dû être.
On le manipule.
Je vous dis qu'on le manipule !
On le manipule comme un jouet,
Oui, comme un jouet.
Ma poésie est là pour te demander
Inlassablement
Qui es-tu,
Sale petit bourgeois incapable ?
Qui es-tu faux bourgeois qui pètes plus haut que ton cul ?
Qui es-tu espèce de petit nègre minable
Comme moi-même et complexé
par-dessus le marché ?
Qui es-tu l'intellectuel au cheveux crépus
Qui roule les R ?
Qu'as-tu fait de ta dignité,
De ta personnalité ?
Qui es-tu ?
Peux-tu dire, je suis moi-même,
Je suis, ce que je suis
Et merde pour les autres,
Merde pour ceux qui ne sont pas contents
Que je ne sois pas comme eux,
Que je ne les singe pas ?
Ma poésie est là pour te dire
Que si tu ne te réveilles pas,
Non, comme un feu de paille,
Comme tu en as l'habitude,
Pour des raisons futiles,
Si tu ne fais pas attention
En agissant avec réflexion,
Sans être influencé par des miroirs aux alouettes,
Des charlatans, des chercheurs de primes
Et des beaux parleurs,
Tu iras irrémédiablement au génocide.
Et j'ai peur, parce que je dis
Que c'est bien dommage.
Tu avais quand même ta chance.
© Serge RESTOG 1981
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